mercredi 15 octobre 2014

LE CHÊNE DE GOETHE DANS LE CAMP DE BUCHENWALD

La découverte fortuite du texte ci-après en parcourant le Neue Zürcher Zeitung m'a poussé à en effectuer la traduction en français. Les ouvrages commémoratifs et historiques sur les camps nazis ne manquent certes pas.
Ici deux éléments nouveaux m'ont interpellés:
- le choc entre le nom de Goethe et celui de Buchenwald.
- le témoignage émouvant de beauté et de simplicité, rédigé par un détenu polonais ayant décidé conserver l'anonymat.

Il me paraît important de faire connaître ce témoignage. Merci àux lecteurs qui voudront bien en perpétuer la mémoire.

Le chêne de Goethe dans le camp de Buchenwald



 

A huit kilomètres au sud de Weimar se dresse le mont Ettersberg

Autrefois, celui-ci était recouvert d’une forêt de hêtres peu épaisse . Tout comme sur les collines voisines, les arbres étaient de grande taille, droits et aux troncs puissants.

Sur le socle plat de leurs racines tentaculaires, ces troncs s’élevaient haut vers le ciel, tels des colonnes gothiques, et tout au sommet leurs couronnes s’entrecroisaient en forme de voûte. Les sous-bois étaient clairsemés, de sorte que rien ne gênait la vue; on avait ainsi l’impression – comme à l’heure actuelle sur les collines alentour- de se trouver dans une gigantesque église gothique.

En plein coeur de la forêt, presque au sommet de la colline, avait poussé un chêne colossal,  un géant prodigieux datant de plusieurs siècles. Quand on se tenait devant lui, on était subjugué par la beauté de ses proportions et le rythme majestueux de son existence pluriséculaire: on comprenait alors pourquoi de tels chênes étaient autrefois vénérés comme des dieux. Certes, celui-ci ne remontait pas au temps du vieux paganisme germanique, mais il avait aussi sa propre histoire.
Au 18ème siècle, au temps où Weimar et sa voisine Iéna étaient au centre de la culture allemande, du temps de Goethe et Schiller, de Herder et de Schelling, de Fichte et de Hufeland, le mont Ettersberg et son chêne offraient une excursion fort appréciée des âmes romantiques. Au pied de la colline, il y a toujours le fort joli castelet d’Ettersburg, où demeura quelques temps une amie très intime de Goethe, Charlotte von Stein. Selon la légende, Goethe aurait écrit la Nuit de Walpurgis sous ce chêne. Et le bruissement de son feuillage aurait inspiré au docteur Hufeland, lors de ses visites médicales dans les villages des alentours, sa théorie de la macrobiotique. Toujours selon la légende, le destin de l’Allemagne serait lié à celui du mont Ettersberg. L’éventuelle disparition du chêne  signifierait aussi la chute du Reich. Le chêne de Goethe figure dans de nombreux ouvrages de l’époque.

En 1934, tout se mit à changer ici aussi. C’est probablement Mephistopheles en personne, maître dans l’art de la perfidie, qui aura suggéré aux bourreaux nazis d’installer sur le mont Ettersberg un camp de concentration destiné à leurs adversaires. Des communistes et des juifs, des témoins de Jéhovah et des prêtres catholiques y furent parqués et forcés à éroder la forêt. Des arbres et des hommes tombèrent. On éventra la terre afin d’en arracher jusqu’aux racines.
Sur le sol mis à nu et gorgé de sang, on installa des baraquements, des fours crématoires et des latrines. La place carrée fut clotûrée de barbelés électrifiés.
Tous les cent mètres, il y avait des miradors équipés de mitrailleuses.
Des patrouilles se mirent à faire leurs rondes autour du camp, accompagnées de chiens aussi méchants que leurs maîtres. Le camp reçut le nom de Buchenwald, littéralement: la Forêt de hêtres.

Le chêne de Goethe est le seul arbre qui fut épargné par ces Satans. Il se dressait au milieu du camp et avait vue sur le baraquement des douches où commençaient les affres des détenus; il avait aussi vue sur l’Appellplatz, la place où s’effectuait jour après jour l’appel, ainsi que sur le four crématoire où finissaient ces malheureux. Mephisto-Satan a probablement aussi soufflé à l’oreille des bourreaux de pendre des détenus aux branches du chêne de Goethe. Ainsi, des poètes et des prêtres y furent pendus, des socialistes et des juifs. Les uns furent pendus par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, d’autres furent suspendus par les bras ligotés dans le dos en guise de torture. L’écorce du chêne pendait aussi, arrachée par les crocs des chiens, fous furieux de ne pouvoir atteindre les suppliciés. Tous les détenus maudissaient le chêne qui n’était pour eux qu’un poteau de torture.

Le chêne demeura immuable durant huit ans: les chênes ne réagissent en effet que lentement.

Puis au printemps 1942, les feuilles se firent rares et se mirent à tomber dès l’été. L’année suivante, l’arbre cessa de verdir. Nous autres détenus avions pour habitude de contempler ce squelette à l’air sinistre et comme honteux de sa nudité. Nous repensions à la légende pour reprendre espoir.
Bien que privé de son feuillage, le chêne demeura en place.

En août 1944, les Américains effectuèrent un raid aérien sur les usines et ateliers d’armement situés aux environs de Buchenwald. Il ne s’agissait que d’une attaque de modeste envergure à laquelle participèrent seulement une quarantaine d’avions. Cette attaque ne dura qu’un quart d’heure, mais elle suscita l’admiration générale par la précision avec laquelle elle fut exécutée: toutes les usines et les ateliers des environs ainsi qu’une grande partie des bâtiments entourant le camp furent anéantis, pratiquement sans dommage pour les occupants du camp. Seules quelques bombes incendiaires touchèrent une partie des stocks vestimentaires, le feu prenant à la laverie franchit la toiture et s’attaqua au chêne de Goethe.

Quand je ferme les yeux, aujourd’hui encore je revois cette scène: au loin le toit de la laverie en flammes, les silhouettes des pompiers sur les échelles, leurs lances à incendie impuissantes à dompter le feu. Je revois à proximité le squelette du malheureux chêne avec ses branches incandescentes, j’entends crépiter le feu et revois le tourbillon des étincelles. Je revois tomber les branches brûlées de l’arbre ainsi que les lambeaux enroulés du revêtement bitumé de la toiture. Je ressens l’odeur de la fumée. Je revois les prisonniers formant une longue chaîne, les seaux d’eau passant de main en main, depuis le réservoir jusqu’au lieu de l’incendie. Ils ne sauvèrent pas la laverie et n’éteignirent pas les flammes qui consumaient le chêne. Sur les visages se lisait une joie cachée, un triomphe muet: la prophétie de la légende était devenue réalité!


A travers le double filtre de la fumée et de l’imagination, nos yeux ne voient pas un arbre mais un monstre tentaculaire qui se tord et se plie, livré aux flammes. Les branches brûlées tombent, l’arbre devient minuscule, comme s’il s’écroulait sur lui-même. Comme si le monstre s’affaissait dans sa lutte contre la mort. Crève saleté de monstre, toi le symbole du Reich! Et Goethe dans tout cela? Pour nous Goethe n’existe plus. Himmler l’a effacé de nos mémoires.

Le chêne brûla toute la nuit. Le lendemain matin il n’en restait plus que le tronc éclaté et noirci. On nous autorisa à finir de l’abattre, à en déterrer les racines jusqu’au coeur et à combler le trou.
On était le 24 août 1944. Le Reich ne survécut cet événement que de neuf mois.

Signé :  le détenu numéro 4935
Paru en Pologne en 1945
Traduction française d’après la traduction allemande (publiée le  04.11.2006 dans le Neue Zürcher Zeitung)  du texte original en langue polonaise


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